Avis

La Jungle des océans — Ian Urbina

Couverture et présentation :

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C’est un Far West liquide, la dernière frontière sauvage, infestée de pirates et de mercenaires, de braconniers et d’empoisonneurs – et qui ne connaît aucune règle. Ici, l’esclavage est encore de mise pour des milliers de forçats-pêcheurs sous amphétamines. Ici, peu importe que les États-Unis enfouissent l’arsenal chimique syrien ou les cadavres de leurs ennemis. Le droit n’existe pas. Ni de l’homme, ni du commerce, ni de l’environnement. Trois ans durant, le reporter du New York Times et prix Pulitzer Ian Urbina a écumé toutes les mers du globe. Il en revient avec cette enquête-somme, entre roman d’aventures, film d’horreur et signal d’alarme.

Éditeur(s) : Payot & Rivages/Pocket
Numérique : 18€99
Grand format : 24€99
Poche : 10€
Pages : 800
Sortie : février 2021 (édition poche)

Avis :

Je remercie Babelio et Pocket pour l’envoi de ce livre remporté lors de la masse critique de non fiction du mois de février.

La jungle des océans est avant tout un récit journalistique sur les délits commis dans les toutes les mers du globe. Ne vous attendez pas à une lecture simple : vous trouverez quantité de détails, beaucoup d’informations à emmagasiner, ce qui peut rendre la lecture fastidieuse. Ceci étant, n’oublions pas qu’il a fallu des années à l’auteur pour accumuler ces connaissances et les partager dans un livre épais (800 pages) mais qui reste abordable pour un lecteur intéressé.

Le livre est découpé en différents chapitres dédiés même si l’auteur explique dans l’introduction qu’il était trop délicat de mettre en place un ordre chronologique aux événements qu’il évoque. Il en profite pour rappeler que beaucoup de navires circulent sans autorisation et que certains prennent même des esclaves pour assurer les tâches : esclaves souvent battus, torturés ou tués. Diverses photos illustrent cette grande enquête menée par Ian Urbina. Une centaine de pages sont consacrées aux notes, principalement pour citer ses sources.

A l’assaut du Thunder raconte la poursuite d’un bateau inscrit sur la liste des plus recherchés pour actes criminels : en l’occurrence, la pêche illégale. Ian Urbina s’appuie sur bon nombre de documents existants mais aussi sur son expérience personnelle puisqu’il est monté à bord du Bob Baker (appartenant à l’ONG Sea Shepherd) au moment de la traque. Il n’a pas pu assister à la conclusion mais il rapporte les faits qui sont arrivés après son départ, donnant une fin à cette histoire.

L’unique patrouille évoque les Palaos en chasse constante des braconniers. Les requins y sont très prisés pour leurs ailerons. Outre l’aspect environnemental, les Palaos gagnent des millions chaque année grâce aux requins qui attirent les touristes venus plonger chez eux.

Or, les requins sont la pierre angulaire de l’écosystème : une baisse de leur population peut faire s’effondrer toute une chaîne alimentaire. Sans le prédateur, son maillon supérieur, trop de petits poissons survivent et mangent trop de micro-organismes dont les coraux se nourrissent. L’application des lois contre le braconnage des requins ne protège pas seulement les squales : elle donne une chance de survie aux coraux.

Ian Urbina se heurte à des réalités monstrueuses comme l’état même des navires qui affecte la santé des marins qui s’y trouvent et qui est tout aussi problématique que de voir la mer s’appauvrir de ses poissons.

Un royaume de rouille est une parenthèse bienvenue, puisque malgré son aspect hors-la-loi, propose une histoire loufoque, celle d’un homme qui a voulu offrir un cadeau à sa femme : une plate-forme antiaérienne désaffectée. Roy Bates n’a pas hésité à revendiquer le lieu comme le sien, créant tout un tas de choses autour et attisant la jalousie, provoquant un certain chaos. Étant située en mer, il est difficile de jauger son point d’appartenance. S’il est tout aussi compliqué de distinguer le vrai du faux dans l’histoire de cette famille, il convient de dire que Ian Urbina a probablement eu du mal à se remettre de son incursion à Sealand.

La flotte des forbans met en avant les conditions de vie précaires des marins, surtout des équipages composés essentiellement d’hommes ayant un besoin absolu de travailler : des dettes à rembourser, par exemple. Le fait que la plupart des employés ne sait rien à propos des conditions de travail qui devraient être : la barrière de la langue et les rapports de force n’aident pas à faire respecter les droits du travail en mer. Être payé un salaire de misère (dont parfois on ne voit même pas la couleur) pour un boulot éreintant pour lequel on demande un rendement spectaculaire ne fait rêver personne et pourtant, des milliers d’individus pensent qu’il n’y a pas d’autres moyens. Au-delà des conditions médiocres, divers abus se déroulent sur les bateaux, comme des viols. Quelle vie pour ceux qui risquent de périr à tout moment dans les eaux !

Le périple de l’Adelaïde offre aussi une autre parenthèse puisqu’il y est question du droit à l’avortement pour les femmes. Si le danger est réel puisque la personne en charge du bateau pourrait se faire canarder à tout moment, il est tout aussi présent pour les femmes voulant subir une IVG dans les eaux internationales. Qui sait ce qui pourrait leur arriver à leur retour dans leur pays qui condamne cet acte médical ?

Une prison sans barreaux reprend les conditions des marins en mettant en avant ceux qui refusent de quitter le navire même en cas de rade. Un chapitre assez éloquent sur les lois maritimes qui ne sont pas claires sur le sujet et qui montre bien comment tout un équipage peut être mis à mal.

Chaque Roumain avait payé plus de 1000 dollars à une agence de recrutement pour obtenir un poste sur le Dona Liberta. Quitter le navire, c’était perdre toute chance de récupérer ce dépôt ou le salaire qui leur avait été promis. En agissant sans le consentement de l’armateur, ils risquaient d’être mis sur une liste noire et de ne plus retrouver de travail.

Aventuriers d’arches perdues relate la détermination des huissiers des mers à récupérer coûte que coûte certains bateaux quitte à ruser jusqu’à agir aussi vilement que les pirates. Bienvenue à bord du Sofia dont on a chargé le meilleur huissier de lui faire quitter un port grec. Un moment assez tendu.

Les intermédiaires met en avant les agences de recrutement, souvent illégales en prenant le cas particulier d’un jeune homme, décédé en mer. Son corps a été renvoyé à sa famille. Les circonstances de sa mort sont encore floues des années après. L’enquête cherche à comprendre les mystères de ces embauches et le fait que ces agences continuent leurs forfaits tout en étant officiellement désignées comme frauduleuses.

La prochaine frontière nous emmène dans une expédition dangereuse avec l’association Green Peace. Elle cherche à stopper le forage des puits pétroliers à proximité d’un récif corallien.

L’esclavage en mer est tout aussi horrible que vous l’imaginez : tortures, privations, séquestrations… Ian Urbina a souhaité interroger l’un d’eux qui a fini par être libéré. L’état de cet homme est catastrophique autant physiquement que mentalement. Il évoque aussi les hommes qui se font piéger par le surendettement dans des bordels où de très jeunes filles servent d’appât.

De toutes les abjections que j’ai vues en enquêtant pour ce livre, les bars à karaoké de Ranong étaient peut-être les plus sinistres. Non seulement les tauliers et les trafiquants se servaient d’un type de migrant asservi pour en piéger un autre, mais les travailleurs du sexe et leurs clients endettés étaient, souvent, tous les deux des enfants. Quand je quittai Ranong, j’espérais ne jamais y retourner.

Pollution est un chapitre qui se consacre au pétrole mais pas seulement. Au-delà des pollutions provoquées directement en mer, il y a aussi tous les déchets qui proviennent des terres et qui envahissent les eaux.

Frontières flottantes nous permet de prendre conscience du fait que les frontières maritimes ne sont pas très nettes et souvent contestées. Ian Urbina prend appui sur une figure féminine, la ministre de la pêche en Indonésie, qui fait son maximum pour que la loi soit respectée dans leurs eaux.

Armés et dangereux, c’est un peu le serpent qui se mord la queue. L’armement des bateaux est en théorie là pour se prémunir des attaques mais sert trop souvent à en provoquer, ce qui amène automatiquement une réponse armée, elle aussi. L’auteur insiste cependant sur le fait que certains marins profitent du système pour commettre sciemment des crimes en mer sachant qu’il y a peu de chances d’en être inquiété un jour.

Les 7 Somalis est le chapitre le plus tendu pour Ian Urbina. La méfiance entraîne souvent des actions qui peuvent être lourdes de conséquences. Ici, on touche un peu à la corruption et on assiste au plus fort des fameuses limites des lois maritimes souvent créées par les pays eux-même. Il est également question de terrorisme mais rien d’étonnant sachant que cela se passe dans un pays « à risque »

Chasser les chasseurs nous embarque avec Sea Shepherd, ONG croisée au départ et conclut parfaitement ce livre mettant à l’honneur la baleine, à la fois proie et prédateur.

La Jungle des océans est un livre intéressant pour mettre un pied dans le milieu des crimes maritimes. Il peut aussi donner envie de poursuivre les recherches sur les thèmes abordés. A découvrir pour les curieux.

4 commentaires sur “La Jungle des océans — Ian Urbina

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