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Bonheur fantôme & Point de côté — Anne Percin

/!\ Ces deux romans peuvent être lus indépendamment mais ils sont complémentaires. J’ai découvert Bonheur fantôme en premier mais Point de côté a été écrit et se passe avant celui-ci.

 

Bonheur fantôme

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À 28 ans, Pierre a quitté Paris pour s’installer dans la Sarthe. Il vit de quelques brocantes, travaille à une biographie de Rosa Bonheur, une peintre spécialiste des vaches au XIXe siècle. Un temps mannequin, ancien étudiant en philosophie, pourquoi s’est-il mis ainsi en retrait du monde ? Ce premier roman envoûtant mène une véritable « enquête intérieure » pour révéler les ressorts secrets d’un homme singulier.

Éditeur : Rouergue/Babel
Poche : 7€80
Numérique : 7€99
Pages : 238
Sortie : 2009

Avis :

Encore une idée de lecture empruntée chez Sully Holt dont vous pouvez retrouver la chronique ici.

Je me doutais que ce serait assez contemplatif. Je me suis donc préparée à cela avant de me lancer pour ne pas avoir la sensation de passer à côté. Je vous invite d’ailleurs à lire l’extrait que j’ai laissé en fin d’article pour vous faire une idée du style et du ton de ce roman qui plaira ou agacera.

Nous faisons la connaissance de Pierre, notre narrateur, alors qu’il vit dans la Sarthe, coin plutôt perdu, lui, qui vivait précédemment à Paris. Il tente de raconter son parcours (sa fuite plutôt) tout en évoquant ces autres dont il aime tant décortiquer la vie. Notamment celle de Rosa Bonheur, dont il tente d’écrire la biographie. Brocanteur à ses heures, sa vie est rythmée par une ambiance rurale plutôt lente.

Je ne vais pas vous conter de long en large ce qui s’y passe. C’est assez détaillé et pas glamour par moment : je pense notamment au dépeçage du lapin. Mais quiconque aime les détails et s’agace de ne pas en trouver assez saura satisfaire ses attentes.

L’ensemble est parfois poétique, parfois philosophique puisque Pierre prend du recul sur sa vie : il n’est pas parfait, n’a pas d’explications sur tout mais cela donne un récit « tranches de vie » duquel transparaissent les émotions avec une certaine rudesse et justesse.

J’ai eu d’énormes difficultés à lire ce roman. Les quarante premières pages ne m’ont fait ni chaud ni froid mais vers la centième page, j’ai commencé à me sentir bien et à apprécier ce que Pierre avait à partager.

Il y parle d’amour, de famille, de solitude, de liens entre individus, de mort, d’oubli. Je ne sais pas bien ce qui ressort du lot, si ce n’est cet amour imparfait qu’il partage avec R. et qui est vibrant d’énergie positive comme négative, de quelque chose poussant aux questionnements existentiels, tout comme la mort prématurée de son jumeau qui a forgé sa manière d’aborder la vie.

Note : 15/20. En dépit d’un départ raté, ce texte est vraiment beau et débordant d’explorations humaines.

Extrait :

Les histoires des autres, c’est ma spécialité. Je voudrais les enregistrer, les collectionner, les surgeler, les archiver, les mettre dans des bocaux avec des étiquettes.
« Ce dont j’ai besoin, c’est des histoires », dit le Molly de Beckett. Moi, c’est pareil, et peu importe lesquelles. J’aime les vies monotones, ces petites vies de bouts de chandelles, aux épisodes qui s’enchaînent, marabout-de-ficelle. J’aime aussi celles qui cahotent, sans rime ni raison, les histoires décousues. Je les déroule, en écheveau, les détricote, remets en pelote. Je ne cherche pas à les interpréter. Donner un sens à l’existence, c’est l’obsession d’un monde où la psychologie a remplacé la religion.


Point de côté

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Il court, Pierre, éperdument, à en perdre le souffle. On lui a dit qu’il est dangereux de courir à jeun, trop longtemps, sous le soleil.
Alors il court à jeun, longtemps, sous le soleil… pour mourir.
Mais il ne meurt pas, au contraire, son corps trop lourd s’affine, lui qui a un poids terrible à porter.
Malgré lui, la vie continue de battre comme son cœur qui refuse de lâcher pendant l’effort.
Un cœur qui fait ses choix et obéit à ses propres lois. Quand on ne croit plus à rien, tout peut arriver.

Éditeur : Thierry Magnier
Papier : 8€30
Pages : 159
Sortie : octobre 2006

Avis :

Pierre est malheureux. Il ne parvient pas à rebondir. Il sait une seule chose : il veut mourir, bientôt, pas tout de suite, mais c’est prévu.

Il n’avait pas pris en considération son destin capricieux mais ça, ça arrive bien après, alors je l’évoque mais je n’y reviendrai pas.

Pierre prépare son corps à la mort, il le maltraite. De gros, il devient maigre. Anorexique. Expression de tous les malheurs qui l’habitent. Il court et s’essouffle, cherchant un sens à la vie.

Il n’a pas d’amis, pas de vrais, il vit parce qu’il le faut mais s’interroge et cherche à comprendre cette existence qu’il mène, amputée de sa moitié. Le deuil est difficile, pas vraiment fait. Difficile d’en juger sans avoir vécu un drame pareil. (Ma vie sans mon grand frère ? Inimaginable. Et ce n’est pas mon jumeau, ce ne sont pas des liens forts, tressés par une naissance et une enfance commune.) Alors, oui, Pierre va mal, Éric est mort, Pierre voudrait être seulement Pierre mais il se regarde et voit Éric.

Ce court roman est sombre et lumineux, riche en réflexions sans jamais en faire trop, de mon point de vue. Il incarne parfaitement les tourments de l’adolescence même si, cela ne s’accompagne pas de la mort d’un être cher pour tout le monde. Il est sans espoir et pourtant on sent cette attente de quelque chose qui pourrait tout changer : accélérer la mort ou la retarder. Pierre est un spectateur à défaut d’être un acteur mais un spectateur qui a la classe et la mélancolie qui sied à un garçon de dix-sept ans en crise existentielle.

Note : 18/20. Je suis entrée immédiatement dans l’histoire, ce qui explique un tel écart entre les notes des deux romans. Mais j’ai aimé l’ensemble et j’espère, un jour, m’y replonger.

Premières lignes :

Lundi 26 juillet 1999

J’aurais aimé commencer par un portrait. Court, neutre, sec et froid comme un signalement policier. ça commencerait avec mon nom. On aurait tout de suite pigé l’ambiance. Avec un nom comme ça, c’est pas la peine de mettre un nez rouge, on voir tout de suite qui je suis. Mon nom, c’est un papier tue-mouches. Je m’englue dedans et ça m’empoisonne. C’est ce qu’il y a de moins neutre, de plus chargé en symboles, en hérédité, en jeux de mots à la con. Jugez un peu : Pierre, déjà, c’est triste, c’est dur, c’est froid. Pierre tombale. Si j’ajoute mon patronyme : Mouron, ça devient presque marrant, tellement c’est lugubre.

 

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