Avis

N’essuie jamais de larmes sans gants — Jonas Gardell

Couverture et présentation :

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1982. Rasmus vient d’avoir son bac et quitte sa campagne. A Stockholm, il va pouvoir être enfin lui-même. Loin de ceux qui le traitent de sale pédé. Benjamin est Témoin de Jéhovah et vit selon les préceptes religieux de ses parents. Sa conviction vacille le jour où un homme lui lance avec humour :  » Tu le sais, au moins, que tu es homosexuel ?  » Rasmus et Benjamin vont s’aimer. Autour d’eux, une bande de jeunes gens, pleins de vie, qui se sont choisis comme vraie famille. Ils sont libres, insouciants. Or, arrive le sida. Certains n’ont plus que quelques mois, d’autres quelques années à vivre.

Éditeur : Gaïa
Papier : 13€
Numérique : 14€99
Pages : 848
Sortie : Juin 2018

Avis :

Ce livre m’a été recommandé par Les livres de mes souvenirs sur Instagram. Ce bookstagrameur a la manie de me conseiller des livres conséquents quant au nombre de pages. Je pense notamment à la saga La roue du temps, dont j’ai acheté le premier tome mais que je n’ai pas osé ouvrir pour l’instant.

La construction du roman se fait sur un plan passé et présent. On découvre un mystérieux malade sans une chambre d’hôpital. En parallèle, les enfances de Benjamin et Rasmus se dessinent. Puis leurs vies d’adulte.

N’essuie jamais de larmes sans gants, ce sont les années 80, le sida en Suède et croyez-moi, si vous êtes dotés d’une corde sensible, vous ne pourrez que la sentir vibrer.

Ce livre, c’est l’histoire de Rasmus, Benjamin, Reine, Paul, Bengt, Lars-Åke, Seppo. Une bande d’amis, d’amoureux, d’hommes qui veulent juste vivre. Obligés de se cacher, obligés de faire semblant, contraints parfois de sortir de ce placard pour légitimer leurs vies. Parce que c’est ça, pour obtenir un semblant de reconnaissance, il faut s’affirmer homosexuel, se revendiquer. Paul est celui qui symbolise au maximum la force d’être, d’être soi, de ne pas se laisser dicter sa vie, au bon vouloir d’une bienséance injustifiée et au mépris de sa propre existence. Les autres vont le rejoindre mais pour cela, ils vont devoir comprendre qu’il n’y a pas de bonnes façons de voir les choses mais qu’il est essentiel d’agir de la manière qui nous rend la plus heureuse. Rien n’est sans souffrance.

Il y a tellement d’amour dans ce livre mais de l’amour douloureux…

Il y a Benjamin, le pieu, ce témoin de Jéhovah qui voit sa vie prendre un tournant ; puis Rasmus, ce jeune d’un coin paumé qui est si sûr de pouvoir vivre enfin dans la grande ville de Stockholm ; et Paul, celui qui ne peut s’empêcher de veiller sur la jeune génération pour leur insuffler le courage de vivre. Et les autres. Tous ne peuvent pas être laissés de côté. Un homme, ça se considère, et peu importe qu’il fasse partie d’une minorité. Une vie ne vaut jamais ni plus ni moins qu’une autre et personne ne devrait prétendre le contraire en avançant des prétextes discriminatoires.

Cette réjouissance malsaine qui transparaît entres ces lignes alors que le sida fait son entrée dans le monde et s’insinue lentement, c’est celle de ceux qui se croient bien à l’abri, qui méprisent la différence. La peur. La panique. Les homos, les prostitués et les drogués sont ceux qui paient directement de la connerie humaine dans l’indifférence la plus totale ou pire encore, dans le dégoût et le rejet.

Benjamin, Rasmus et leur bande sont des piliers les uns pour les autres. L’amitié la plus belle au monde, celle qui fait d’eux une famille par le cœur. Une lueur dans la nuit, un élan blanc dans la forêt (voir plus bas dans les extraits).

Ce livre m’a remué, m’a fichu en colère, m’a donné envie de pleurer… Quelle hypocrisie de la part de certains ! Les parents de Rasmus sont l’exemple typique. Le chagrin peut-il pardonner cette attitude ?

À la fin que reste-t-il ? Une vie qui attend, qui se laisse porter mais qui souffre terriblement.

Cette histoire a probablement des défauts, comme celui de nous répéter des passages plusieurs fois (c’est fait pour insister et remettre en mémoire mais un peu trop souvent à mon goût). Il n’y a pas grand chose d’encourageant non plus donc c’est dur à lire. Mais il y a des pans du récit terriblement beaux qui compensent largement ce petit côté « négatif ».

Une lecture bouleversante à découvrir si le sujet vous tente.

Note : 19/20.


Extraits :

Benjamin se fera souvent la réflexion, dans quelques années seulement : si ça se trouve, on ne peut être que des feux follets, voués à s’enflammer, à brûler un bref instant et à s’éteindre.

***

A partir de là, ça se passera systématiquement comme ça : Reine tombera éperdument amoureux, Reine plongera dans un désespoir sans fond.
Chaque fois un peu moins sûr de lui, chaque fois un peu plus transparent.

***

C’est leur lutte et leur courage personnel qui l’ont permis. Car la liberté n’est pas quelque chose qu’on vous donne, la liberté se prend.

***

Je veux dans ma vie pouvoir aimer quelqu’un qui m’aime.

***

Ils regardent en silence l’animal singulier. Papa tente une nouvelle explication.

– Les opinions sur l’élan blanc divergent un peu selon les différentes équipes de chasse. Certains chasseurs trouvent sans doute que, un élan blanc, c’est sympa à regarder et tout. Mais que, du simple point de vue de la reproduction, ce serait une erreur de le laisser vivre.

– Alors ils vont le tuer ?!

Le cri de Rasmus sort spontanément. L’élan lève le museau et inspecte les lieux du regard.

Papa parle à voix basse et douce.

– Il est une aberration de la nature. La chasse est aussi une façon de prendre soin de la nature, tu le sais, on en a déjà parlé. Ce qu’on veut préserver dans la nature doit aussi avoir toutes les possibilités d’y être préservé, si tu comprends ce que…

Rasmus éclate en sanglots.

– Non, je ne comprends rien !

La détresse de Rasmus plonge papa dans une égale détresse. Il poursuit ses explications, mais en employant des mots tellement emberlificotés, il l’entend lui-même, que son fils est incapable de saisir le fin mot de l’histoire.

– Il existe une notion qui s’appelle la vitalité : un élan blanc peut certes être viable en tant qu’individu, mais il n’augmente pas la vitalité de la population, il peut même à long terme… oui, carrément la dégrader ! L’espèce, la population entière, la grande famille des élans, sont plus importantes que l’élan particulier, que l’individu, surtout un individu qui pour ainsi dire est…

Il hésite avant de prononcer le dernier mot et il a tout de suite envie de le reprendre.

– … pourri !

8 commentaires sur “N’essuie jamais de larmes sans gants — Jonas Gardell

    1. C’est vrai que c’est sombre mais ça reste quand même un pan important de notre Histoire récente. Après, il y a d’autres livres sur le sujets qui sont beaucoup moins « intense » parce que c’est écrit de manière à juste énoncer des faits sans pour autant chercher à atteindre les lecteurs. 😉 Mais vraiment, ce bouquin vaut le détour mais faut le lire au bon moment.

      Aimé par 1 personne

  1. Merci pour ce retour, ton écriture est poignante. J’ai très envie de lire ce livre qui, finalement, se retrouve d’actualité avec un nouveau virus.
    Le Sida a fait couler beaucoup d’encre et de larmes. Aujourd’hui c’est le covid et qui sait finalement ce qu’il va devenir avec la peur (beaucoup plus dangereuse et plus contagieuse que les virus)
    Je lis actuellement un roman sur la vie d’un hôpital psychiatrique pendant la deuxième guerre mondiale, un sujet délicat et une histoire poignante.
    Je ferai un retour pour partager ma lecture.
    A bientôt

    Aimé par 1 personne

    1. Merci. C’est assez approchant de ce qu’on peut vivre en ce moment surtout dans l’attitude générale que l’on peut voir vis-à-vis des personnes âgées et le dépassement des équipes médicales aussi. Je suis d’accord avec toi sur l »angoisse qui vient ajouter une contrainte et probablement affaiblir physiquement les gens si le moral est mauvais.

      Quel livre es-tu en train de lire ? Je n’aime pas trop les qui ne se passent pas dans les années 2000 à aujourd’hui mais je fais des exceptions qui se révèlent toujours intéressantes (et c’est finalement parce que j’en lis très peu que ça fonctionne aussi bien). Ton roman semble intéressant.

      Merci pour ce commentaire. 😊

      A bientôt.

      Aimé par 1 personne

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